
Emmanuel Macron a fondé son projet politique sur le « dépassement des clivages » et le « en même temps ». Depuis 2017, il se présente comme celui qui refuse l’alternative droite-gauche traditionnelle, qui rassemble les « progressistes » contre les « extrêmes » et qui incarne une voie centrale. Beaucoup y ont vu, parfois avec complaisance, un écho gaullien : de Gaulle n’avait-il pas voulu se situer au-dessus des partis et rassembler les Français autour de l’intérêt national ?
Cette analogie est trompeuse. Le général de Gaulle n’a jamais pratiqué le centrisme de coalition. Au contraire, il a combattu précisément ce type de construction politique. Ce que Macron reproduit, c’est bien davantage la logique de la « troisième force » de la IVe République : une alliance de centre-gauche et de centre-droit destinée à barrer la route à deux forces jugées indésirables alors le Parti communiste et les gaullistes.
La troisième force : une coalition de survie contre les « extrêmes »
Après la Libération, le tripartisme (PCF, SFIO, MRP) gouverne brièvement. En mai 1947, les ministres communistes sont exclus du gouvernement Ramadier. Dans le même temps, le général de Gaulle lance le Rassemblement du Peuple Français (RPF) et critique frontalement le régime des partis. Les forces qui soutiennent la IVe République se retrouvent prises en tenaille.
Elles forment alors la « troisième force » : SFIO (socialistes), MRP (démocrates-chrétiens), radicaux, UDSR et une partie de la droite modérée. Cette coalition gouverne de 1947 à 1951 (et dans une certaine mesure au-delà). Son objectif n’est pas idéologique. Il est négatif : empêcher les communistes d’accéder au pouvoir et empêcher les gaullistes de le conquérir. Les partenaires n’ont presque rien en commun, sinon la volonté de préserver le régime parlementaire face à ce qu’ils considèrent comme deux menaces totalitaires ou autoritaires.
Cette construction est fragile, instable et purement tactique. Elle multiplie les crises ministérielles. Elle repose sur des compromis minimaux et sur le refus de traiter les questions qui fâchent (la question scolaire, les salaires, la décolonisation). Elle est explicitement conçue comme un barrage aux « extrêmes ».
De Gaulle, lui, refuse cette logique. Pour lui, la troisième force est le symbole même de la « république des partis », de l’impuissance et du jeu des apparatchiks. Le RPF se place en opposition frontale. André Malraux, alors gaulliste, va jusqu’à dire : « Le RPF, c’est la Résistance. La Troisième force, c’est Vichy. Le communisme, c’est l’ennemi. » De Gaulle ne cherche pas à gouverner « au centre » contre les extrêmes ; il veut refonder les institutions pour que l’État domine les partis, et non l’inverse.
Macron, héritier d’une logique de barrage, non d’un gaullisme
Le macronisme reproduit la structure de la troisième force, non celle du gaullisme.
Comme la troisième force, il se définit d’abord négativement : ni la gauche radicale, ni la droite nationale.
– Comme elle, il rassemble des sensibilités de centre-gauche et de centre-droit autour d’un projet flou de « responsabilité », d’européisme et de modernisation, sans véritable doctrine unifiée.
– Comme elle, il se présente comme le seul rempart raisonnable contre les « extrêmes » qui menaceraient la République.
– Comme elle, il produit une gouvernance de compromis constants, d’instabilité parlementaire dès que la majorité s’érode, et d’impossibilité à trancher les questions de fond qui divisent ses propres composantes.
Les points de comparaison sont nombreux. En 2024, après la dissolution, plusieurs observateurs ont explicitement parlé de « résurrection de la troisième force ». Emmanuel Macron, lui-même, a appelé à choisir « la troisième voie » face au RN et au Nouveau Front populaire. Le vocabulaire est révélateur.
Le gaullisme, au contraire, n’est pas un centrisme de barrage. C’est une conception de l’État fort, d’un président qui incarne la Nation au-dessus des partis, d’une souveraineté affirmée et d’une capacité à prendre des décisions clivantes (indépendance nationale, force de frappe, politique algérienne, etc.). De Gaulle a accepté d’être combattu par une partie de la droite et de la gauche. Il n’a pas cherché à diluer les oppositions dans un « en même temps » permanent. Quand il perd le référendum de 1969, il s’en va.
Une filiation assumée ou inconsciente ?
Macron a parfois convoqué de Gaulle (les Mémoires sur son bureau, le discours de la grandeur). Mais la pratique est inverse. Là où de Gaulle voulait soumettre les partis à l’État, Macron a reconstruit un système de coalition centriste qui dépend du soutien de notables venus de la droite et de la gauche traditionnelles, et qui se justifie principalement par le « front républicain » contre les extrêmes.
La troisième force de 1947-1951 a permis de stabiliser la IVe République pendant quelques années, au prix d’une extrême faiblesse institutionnelle et d’une incapacité à résoudre les grandes crises (Indochine, Algérie). Elle a fini par s’effondrer. Le général de Gaulle est revenu en 1958 précisément pour en finir avec cette logique.
Le « dépassement des clivages » macronien n’est donc pas l’héritage de Colombey. C’est l’héritage de la troisième force : un centrisme de nécessité, un rassemblement tactique des modérés contre ceux qui, à gauche comme à droite, refusent le consensus du moment. On peut juger cette stratégie utile ou néfaste. On ne peut pas la confondre avec le gaullisme !
Sébastien Nantz
Secrétaire général du R.P.F.