Sécurité sociale – Rendons à Laroque ce qui appartient à Laroque !

Il est temps de rendre justice. Depuis des décennies, le récit dominant de la création de la Sécurité sociale française où la gauche, et particulièrement les communistes, en donnent la paternité à Ambroise Croizat. Les contributions de celui-ci sont réelles et importantes mais elles ne doivent pas éclipser l’architecte principal, celui qui a conçu, rédigé et mis en œuvre le système : Pierre Laroque !

Pierre Laroque (1907-1997), haut fonctionnaire du Conseil d’État, juriste brillant, avait déjà travaillé sur les assurances sociales dans les années 1930. Révoqué par Vichy en raison de ses origines juives, il rejoint la France libre à Londres. Dès octobre 1944, Alexandre Parodi alors ministre du Travail du Gouvernement provisoire du général de Gaulle, le nomme directeur général des Assurances sociales et de la Mutualité. Sa mission est de transformer le programme du CNR (« un plan complet de sécurité sociale ») en réalité concrète.
En moins d’un an, Laroque et son équipe élaborent les textes fondateurs. Les ordonnances des 4 et 19 octobre 1945 portent sa marque. L’article 1er de l’ordonnance du 4 octobre fixe l’objectif avec une clarté qui n’a pas pris une ride :
« Garantir les travailleurs et leurs familles contre les risques de toute nature susceptibles de réduire ou de supprimer leur capacité de gain, à couvrir les charges de maternité et les charges de famille qu’ils supportent. »
Laroque ne s’est pas contenté d’écrire des textes. Il a organisé l’administration, créé le réseau des caisses, formé les cadres et insufflé l’élan nécessaire à une réforme d’ampleur dans un pays encore en ruines. Ambroise Croizat, nommé ministre le 21 novembre 1945, soit 1 mois après la création de la sécurité sociale, a joué un rôle essentiel dans l’application et la consolidation politique du système. Mais la conception, la rédaction et le lancement initial portent la signature de Laroque.

Les principes fondateurs que Laroque a voulu, c’est une révolution sociale, pas une simple extension des anciennes assurances. Trois piliers structurent sa vision :

L’unité : un régime général unifié plutôt qu’une mosaïque d’organismes dispersés.
La solidarité : un financement par cotisations professionnelles, fondé sur la mutualisation des risques entre bien-portants et malades, actifs et inactifs, hauts et bas revenus.
La démocratie sociale : la gestion par les intéressés eux-mêmes (salariés et employeurs), et non par l’État ou par des organismes purement mutualistes.

Laroque s’inspirait en partie du rapport Beveridge, mais il refusait l’uniformité des prestations à l’anglaise. Il voulait un système proportionnel aux revenus, ancré dans le travail et la solidarité professionnelle, tout en visant progressivement l’universalité.

Dans un discours célèbre du 23 mars 1945, il lançait :
« C’est une révolution qu’il faut faire et c’est une révolution que nous ferons ! »

Aujourd’hui, la Sécurité sociale est devenue un objet de gestion technocratique, de déficits structurels et de réformes paramétriques. La démocratie sociale s’est largement vidée de sa substance. Les assurés se sentent souvent comme des usagers face à une administration plutôt que comme des co-propriétaires d’une institution collective. La logique de solidarité nationale coexiste difficilement avec la multiplication des régimes spéciaux, des exonérations de cotisations et des financements fiscaux.
Laroque lui-même, dans les années 1980, regrettait déjà que les assurés entrent dans une caisse comme ils entrent dans une banque , sans se sentir réellement responsables de l’institution.

Rendre à Laroque ce qui lui appartient !

Rendre à Laroque ce qui lui appartient, ce n’est pas effacer Croizat ni le CNR. C’est rétablir la vérité historique et, plus encore, retrouver l’ambition originelle. La Sécurité sociale n’était pas seulement un système de prestations. C’était un projet de société visant à libérer les travailleurs de la « hantise du lendemain », à réduire les inégalités de sécurité et à faire des assurés les acteurs de leur propre protection.
À l’heure où l’on débat sans fin de l’avenir de la protection sociale, il serait salutaire de relire Laroque. Pas comme une icône figée, mais comme un penseur exigeant qui avait compris que la sécurité n’est jamais acquise une fois pour toutes, elle se construit, se défend et se réinvente dans la solidarité et la responsabilité collectives.
Rendons donc à Pierre Laroque la place qui est la sienne : celle du principal architecte de la plus belle conquête sociale de la Libération.

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