Charles de Gaulle et ses critiques du capitalisme : Une quête d’humanisme économique

Charles de Gaulle n’était pas seulement un homme d’État visionnaire en matière de souveraineté nationale. Sa pensée économique, forgée dans les tourments de la Seconde Guerre mondiale et affinée au fil des crises sociales, révèle une critique acerbe du capitalisme libéral. Pour le général, le système capitaliste, malgré ses vertus productives, engendrait une aliénation profonde de l’homme, transformant le travailleur en simple rouage d’une machine impersonnelle. Face à cela, de Gaulle proposa une « troisième voie » : la participation, un modèle associant capital, travail et direction pour redonner à l’individu sa dignité au cœur de l’économie. Cette vision, esquissée dès les années 1940 et cristallisée lors des événements de Mai 68, reste d’une actualité brûlante dans un monde marqué par les inégalités croissantes.

Les racines d’une critique : De la guerre à la reconstruction

L’évolution de la pensée gaullienne sur l’économie s’inscrit dans un contexte historique tumultueux. Dès 1941, dans un discours prononcé à Oxford, de Gaulle esquisse l’idée d’une « Association » – précurseur de la participation – pour réconcilier capital et travail, inspirée du christianisme social et du socialisme utopique. À la tête du Rassemblement du Peuple français (RPF), il dénonce un « capitalisme abusif » qui maintient les travailleurs dans une « condition humiliante », les traitant comme de simples instruments au service des intérêts des propriétaires de capitaux. Pour lui, ce système oppose artificiellement les apports du travail à ceux du capital ou de l’autorité, perpétuant une lutte des classes stérile.

Après la Libération, de Gaulle applique ces idées dans les faits. En 1945, il instaure les comités d’entreprise pour informer les salariés sur la marche des affaires, et impulse des nationalisations massives (énergie, transports, banques) pour placer l’économie au service de la nation plutôt que des oligarchies privées. Ces mesures, qualifiées de « révolutionnaires » par certains historiens, visent à corriger les excès du capitalisme sans le détruire : « Le capitalisme dit : grâce au profit qui suscite l’initiative, fabriquons de plus en plus de richesses qui, en se répartissant par le libre marché, élèvent en somme le niveau du corps social tout entier. Seulement voilà ! la propriété, la direction, le bénéfice des entreprises dans le système capitaliste n’appartiennent qu’au capital. » Ainsi, le profit stimule l’initiative, mais son appropriation exclusive par le capital aliène ceux qui n’en possèdent pas, les reléguant à un « état d’aliénation à l’intérieur même de l’activité à laquelle ils contribuent ».

Le capitalisme vu comme un « loup pour l’homme »

Au cœur des critiques de De Gaulle réside une dimension profondément humaniste. Le capitalisme, pour lui, n’est pas condamnable en soi – il reconnaît son rôle dans la création de richesses – mais dans ses conséquences sociales. « Le capitalisme n’est pas acceptable dans ses conséquences sociales. Il écrase les plus humbles. Il transforme l’homme en un loup pour l’homme », déclarait-il en substance dans des interventions publiques. Cette formule, écho des inégalités criantes de l’entre-deux-guerres, met en lumière comment le système libéral, dominé par la « machine maîtresse absolue », standardise la vie humaine : travail automatisé, consommation effrénée, information manipulée par la publicité.

Dans une civilisation « mécanique » qu’il observe tant en Occident capitaliste qu’en Orient communiste, de Gaulle voit une aliénation commune : l’individu réduit à une « fourmi dans la fourmilière », sans maîtrise de son destin. Le communisme, qu’il rejette pour sa « contrainte morale et matérielle constante » et son totalitarisme, n’offre pas de meilleure issue : « Non, le capitalisme du point de vue de l’homme n’offre pas de solution satisfaisante », et le communisme est encore pire, car il nie la liberté individuelle. Ces deux systèmes, à ses yeux, « empoignent et asservissent les gens » différemment, mais avec la même efficacité déshumanisante.

Les événements de Mai 68 amplifient cette critique. Face aux grèves massives et aux contestations étudiantes, de Gaulle perçoit un soulèvement contre la « société de consommation » et ses dérives capitalistes : hausses salariales illusoires menant à l’inflation, perte de compétitivité internationale, et un prolétariat dépossédé de sens. Dans son entretien avec Michel Droit le 7 juin 1968, il lie explicitement la crise à cette aliénation économique : les travailleurs et les jeunes se révoltent contre un modèle qui les exclut des décisions et des bénéfices.

La participation : Une troisième voie pour l’homme au centre

Face à ces maux, de Gaulle ne prône ni la révolution prolétarienne ni le laissez-faire absolu. Il avance la « participation » comme remède, un concept qu’il mûrit dès 1949 dans son discours de Bagatelle : « Ce qu’il faut créer et faire vivre, c’est l’association du travail, du capital et de la direction qui confère à chacun la dignité d’un sociétaire responsable et bénéficiaire du rendement collectif pour sa part et à son échelon. » Cette idée, légalement amorcée par les ordonnances de 1959 et 1967 sur l’intéressement (partage des profits), culmine en 1968 comme réponse à la crise.

Concrètement, la participation transforme l’entreprise en « société » collaborative :

Intérêt direct : Attribution légale d’une part des gains et des investissements aux salariés, favorisant la réinvestissement collectif.

Information et représentation : Accès suffisant aux données de l’entreprise et participation via des représentants élus aux conseils, pour défendre intérêts et propositions.

Équilibre humain : Maintien d’une direction forte (« agir c’est le fait d’un seul ») tout en délibérant collectivement (« délibérer c’est le fait de plusieurs »).

De Gaulle étend ce modèle à l’agriculture (sociétés de participation paysanne) et à l’université, pour impliquer étudiants et enseignants dans les réformes. « Si bien que, parce que c’est juste, parce que c’est vital et parce que maintenant, grâce à cette secousse [de Mai 68], les circonstances s’y prêtent, on doit pouvoir marcher carrément dans cette voie-là », insiste-t-il. Cette réforme, vue comme « révolutionnaire », vise à restaurer l’équilibre social en plaçant l’homme – et non la machine ou le profit – au centre de l’économie.

Un legs contesté mais inspirant

Les critiques de De Gaulle contre le capitalisme, bien que tempérées par un pragmatisme, ont marqué l’histoire économique française. Des ordonnances de 1968 aux débats actuels sur le partage de la valeur, son appel à une économie plus juste résonne encore. Pourtant, des voix de gauche le voient comme un « grand homme du capitalisme français », accusé d’avoir utilisé le crédit communiste pour défendre les intérêts bourgeois. Qu’importe, pour de Gaulle, l’enjeu transcende les clivages partisans. Dans un monde où l’aliénation numérique succède à celle mécanique, sa participation invite à repenser le capitalisme non comme un dogme, mais comme un outil au service de l’homme. Une leçon intemporelle pour une France en quête de sens.

1 commentaire

  1. Merci pour cet article. Vieux monsieur maintenant, j’ai commencé à travailler dans les années 60, sous le régime du général. Lancement des grands chantiers et considération portée à ceux qui produisent la richesse, travailleurs, famille… Dès le départ du général un virage à 180° s’est produit. Ingénieur dans l’industrie, j’ai vu l’arrêt de la production des composants électroniques en faveur des importations des Etats-Unis, j’ai vu la fin de l’informatique française (CII). Et la recherche du profit immédiat avec le délabrement de notre industrie. Passant de la production de produit à celle de service. Quelle désolation de voir cet héritage dilapidé.La situation déplorable actuelle découle clairement des analyses de Charles de Gaulle, un pragmatique humaniste.

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