La thèse du « bouclier » (Pétain aurait protégé les Français pendant que de Gaulle, « l’épée », combattait à Londres) est l’une des plus tenaces légendes de l’histoire contemporaine française. Défendue par Pétain lui-même lors de son procès en 1945, reprise par certains avocats, puis popularisée dans les années 1950 par des intellectuels comme Raymond Aron, elle reste aujourd’hui totalement disqualifiée par l’historiographie sérieuse.
Elle ne résiste pas cinq minutes à l’examen des faits.
1. La collaboration n’a pas été subie : elle a été choisie, proposée, et souvent anticipée par Vichy
Dès octobre 1940, quatre mois seulement après l’armistice, Philippe Pétain rencontre Hitler à Montoire et annonce publiquement la « politique de collaboration ». Ce n’est pas Hitler qui l’exige : c’est Pétain qui la propose. Pierre Laval, alors vice-président du Conseil, avait même préparé le terrain en déclarant dès juillet 1940 qu’il souhaitait « une collaboration loyale avec l’Allemagne ».
L’historien américain Robert O. Paxton, dont les travaux (notamment La France de Vichy, 1973) ont révolutionné la compréhension du régime, l’a démontré de façon irréfutable : « La collaboration fut une proposition française que Hitler finit par refuser dans sa forme la plus ambitieuse. ». Les Allemands n’avaient pas besoin de forcer Vichy : Vichy se portait volontaire.
2. Les lois antisémites de 1940 : une initiative 100 % française, sans aucune pression allemande
Le statut des Juifs du 3 octobre 1940 et la loi du 4 octobre autorisant l’internement des Juifs étrangers sont promulgués par Vichy dans la zone non occupée, là où les Allemands n’ont aucun pouvoir directif. Les ordonnances allemandes sur les Juifs ne concernent alors que la zone occupée et datent du 27 septembre 1940. Vichy va plus loin et plus vite que l’occupant.
Robert Paxton et Michael Marrus (Vichy et les Juifs, 1981) ont montré que les hauts fonctionnaires de Vichy (Raphaël Alibert, garde des Sceaux) étaient même déçus que les Allemands n’aillent pas encore plus loin.
3. La rafle du Vélodrome d’Hiver (juillet 1942) : une opération conçue et exécutée par la police française
Les Allemands demandent 22 000 Juifs étrangers à Paris. René Bousquet (Radical-Socialiste), secrétaire général de la police de Vichy, propose d’aller plus loin : livrer aussi les enfants de moins de 16 ans (que les Allemands n’avaient pas réclamés) et étendre la rafle à la zone sud. Résultat : 12 884 arrestations, dont près de 4 000 enfants, réalisées exclusivement par 9 000 policiers et gendarmes français.
Sans la collaboration active de l’appareil d’État français, cette rafle – la plus importante de France – aurait été impossible.
4. Le Service du Travail Obligatoire (STO) : Vichy envoie 650 000 travailleurs en Allemagne
En février 1943, Pierre Laval signe la loi créant le STO. Des centaines de milliers de jeunes Français sont envoyés de force travailler en Allemagne. Les Allemands n’avaient initialement demandé que des volontaires (la « Relève »). C’est Vichy qui transforme cela en réquisition massive pour tenter de gagner les faveurs de Berlin. Le « bouclier » envoie donc lui-même les Français au travail forcé chez l’occupant.
5. La Milice française : un corps armé créé par Vichy pour traquer les résistants et les Juifs
En janvier 1943, Laval crée la Milice avec l’accord de Pétain. Dirigée par Joseph Darnand, elle participe activement à la traque des réfractaires au STO, des résistants et des Juifs. Ses membres prêtent serment de fidélité… à Philippe Pétain. Ce n’est pas l’occupant qui crée cette police politique : c’est le régime de Vichy lui-même.
6. La thèse du « moindre mal » ne tient pas non plus
On entend parfois : « Sans Pétain, les Allemands auraient occupé toute la France et ce serait pire. » Faux.
Les Allemands n’avaient aucun intérêt à occuper la zone sud avant novembre 1942 : Vichy leur rendait déjà tous les services nécessaires (police, administration, ravitaillement, collaboration militaire en Afrique du Nord jusqu’en 1942). C’est précisément parce que Vichy collaborait si bien que les Allemands n’avaient pas besoin d’occuper toute la France plus tôt.
Et quand ils le font (opération Anton, novembre 1942), c’est parce que les Alliés débarquent en Afrique du Nord… et que l’armée d’armistice de Vichy, censée protéger la souveraineté française, se rend sans combat sur ordre de Pétain.
Philippe Pétain n’a jamais été un « bouclier ». Il a été, au contraire, le meilleur allié intérieur des nazis en France occidentale. Il a offert à l’occupant une légitimité, une administration docile administration, une police zélée et des centaines de milliers de victimes supplémentaires que les Allemands n’auraient pas pu obtenir seuls avec la même efficacité.
Comme l’écrivait Robert Paxton dès 1973, et comme tous les historiens sérieux le répètent depuis : la thèse du bouclier est historiquement morte. Elle ne survit aujourd’hui que dans les cercles nostalgiques ou chez ceux qui refusent de regarder en face la réalité de la collaboration d’État.
Pétain n’a pas protégé la France. Il l’a livrée !